samedi 9 février 2013

FRAGMENTS D’UN DISCOURS AMOUREUX

  
Au collège Théodore Monod, la Direction a décidé, avec l’ensemble des équipes pédagogiques, de consacrer toute la journée du 14 février, fête de la Saint Valentin, à des activités sur le thème de « l’amour ». Du prof de SVT aux profs d’Arts Plastiques, en passant par le Chef cuisinier du collège, les CPE, la COP et le prof de Latin ou d’Histoire Géo, chacun depuis un mois s’est attelé à la préparation de cette journée. L’atelier d’écriture de 3°3 et Mme Rollot ont été invités à y apporter leur contribution… Nous avons donc fait une halte dans notre travail sur le Paysage, et nous nous sommes plongés pendant deux séances dans les affres de l’amour. J’ai proposé de faire un travail d’écriture sur la rupture amoureuse. La séparation, l’abandon, le départ, ça fait partie de l’amour, non ? Donc, après avoir lu et commenté ensemble quelques textes qui abordent ce moment douloureux de la séparation, avec Mme Rollot nous avons proposé aux élèves d'imaginer une rupture et d’écrire un texte qui parle de l’absence de l’autre. La consigne d'écriture – inspirée d’un exercice de style que Raymond Queneau appelle Logo-rallye – est simple : produire un texte en y intégrant progressivement des mots lancés à voix haute. Voici la liste, plutôt hétéroclite, des mots : hiver – toi – larmes – jamais – nuit – rouge – désormais – fossoyeur – portable – tristesse – mon – ciel – secret – normalement – clocher – adieu – solitude – aéroport – pourtant – faiblesse – sommeil – départ – cœur – prison – blessure – rage. Le résultat, c’est ces dix lettres de rupture, écrites à quatre mains, et qui seront lues par des élèves ou le personnel du collège, et diffusées à certains moments de cette journée au travers des haut-parleurs du collège. J’ai décidé d’intituler ce travail « Fragments d’un discours amoureux » – en hommage au livre de Roland Barthes qui commence ainsi : « C’est donc un amoureux qui parle et qui dit : »
 
 
Lettre N°1
 
Je tenais à te dire que je pense à toi
À la façon dont tu m’as brisé le cœur en me quittant
La nuit je pleure en espérant qu’un jour tu me reviendras
Je ne veux plus de cette vie si tu n’es pas là car je suis fou de toi
De toi
Oui
Toi
Toujours toi
En partant tu es partie avec mon cœur
Tu l’as pris et tu es partie avec
Et pourtant quand je pense à notre histoire
Je ne peux pas m’empêcher de penser au bonheur de nos jours et de nos nuits
À ce moment-là il me semblait que rien ne pourrait nous séparer
Jamais mon cœur ne te pardonnera
Sans toi je vis dans la solitude la plus extrême
Sans toi mes larmes coulent tout au long de nuits qui ne finissent jamais
Les saisons passeront mais je serai toujours là
À t’attendre
 
Gwendal, Alexandre T., Elodie, Alexis
 
 
Lettre N°2
 
Je t’écris car mon cœur est sombre comme la nuit
Je sens l’absence de ton souffle qui me donnait la vie à chaque instant
Ton âme était pure comme un ciel d’automne
Comme un ciel limpide
Comment vivre loin de toi ?
Sans toi ?
Tu étais mon soleil
Et sans toi je ne peux plus vivre
Ma vie est devenue comme une nuit interminable
Tout est devenu noir pour moi
Je me demande tout le temps si nos chemins se recroiseront un jour ?
Tu me manques
Je suis en manque
Je suis en manque de toi
Reviens
S’il te plaît
Reviens
 
Alban, Fabien, Nada, Alexis
 
 
Lettre N°3
 
Depuis ce jour où tu es parti mon cœur est froid comme l’hiver
Comme l’hiver gris et glacial
J’ai l’impression de traverser une longue nuit
Depuis que tu n’es plus là mon cœur est monté dans le métro de la douleur
Et je ne vois toujours pas de terminus
Y-a-t-il une issue à cette douleur qui paraît ne finir jamais ?
Dis-moi : y-a-t-il une issue ?
Quand je suis seul dans mon lit cette blessure qui s’appelle solitude m’envahit
Et me déborde
Et me noie
Je suis hanté par les souvenirs du passé
De notre histoire
On rêvait de partir vers des horizons lointains et nous voilà
Nous voilà enfermés dans la triste fin de notre amour mort à tout jamais
Quand je pense au moment même de ton départ
Une larme coule comme s’il pleuvait sur la vitre de ma pensée
 
Eloïse, Reyhan, Gwendal, Mehdy
 
 
Lettre N°4
 
Si je prends ma plume pour t’écrire aujourd’hui
C’est pour te dire à quel point je suis triste et désespéré
Ma souffrance empire
Et mon chagrin me noie chaque jour davantage
 Je ne peux pas m’habituer à ton absence
Le pourrai-je un jour ?
Ce n’est pas ton départ qui me tue
C’est ton absence
Cet espace vide
Cet abîme où je sombre à chaque instant
Tu as livré mon cœur au fossoyeur
Et la blessure que tu as laissée ne se refermera jamais
Elle ne fait que s’ouvrir
Je ne veux plus guérir
La nuit arrive pour toujours
Saches que jamais personne ne t’aimera comme moi je t’ai aimé
 
Nada, Doussou, Elif, Alban
 
 
Lettre N°5
 
Pourquoi est-ce si compliqué l’amour ?
Quand tu m’as dit que tu partais mon cœur s’est brisé
Il est devenu comme un ciel de nuit étoilé
Éclaté en mille morceaux
Comment garder l’espoir au milieu de cette souffrance ?
Comment vouloir vivre désormais en sachant que tu es parti ?
Qui pourra sécher mes larmes ?
La seule chose qui me reste c’est enterrer mon cœur petit à petit
Car sans toi comment continuer ?
Tout est perdu à jamais
À jamais
Je me sens seule et perdue au milieu de cette forêt sombre et glaciale
Je verse quelques larmes sur cette lettre sans trouver de réponse à ma question
Pourquoi est-ce si compliqué l’amour ?
 
Christian, Samia, Eloïse, Alexandre F.
 
 
Lettre N°6
 
Tu es partie mais pas toute seule
Tu as pris mon cœur avec toi
Et tu as aussi pris la flamme qui faisait briller mon regard
Je suis devenu quelqu’un de malheureux
Regarde-moi
Ma tristesse est telle que je n’arrive pas à dire ce qui m’arrive
Les mots me manquent pour expliquer ma détresse
Toutes ces phrases résonnent dans ma tête
Comment regarder maintenant ce paysage ?
Comment entendre cette musique ?
Comment sentir ce parfum ?
Tout me rappelle à toi au milieu de cette forêt de tristesse
Je ne vais rien faire
Je vais rester là à m’habituer à ton absence
Seul dans mon coin
À attendre que mon cœur s’éteigne pour toujours
 
Steven, Nassim, Roland, Doussou, Fabien
 
 
Lettre N°7
 
Je t’écris pour te dire que ma vie sans toi n’a plus de sens
Je sombre de plus en plus dans la mélancolie
Elle m’envahit
Elle m’envahit chaque jour davantage
Elle s’est installée pour toujours en moi
Ne me quitte pas
Reviens
Reviens dans ma vie
S’il te plaît
La solitude me pèse
Mes larmes pourraient faire déborder des océans de pays qui n’existent pas
Car cette blessure que tu as ouverte en moi ne se refermera jamais
La mer devant laquelle on s’est rencontrés…
Je pense à elle
Te souviens-tu ?
Il ne me reste que ton silence
Et rien d’autre
Mais s’il te plaît
Reviens
Mehdy, Benoit, Nada, Reyhan
 

 
Lettre N°8

Pourquoi me quittes-tu en cet hiver glacial ?
Pourquoi ?
J’ai besoin de toi
De tes bras
De tes lèvres
Ton départ tue mon âme et brise mon cœur en mille morceaux
Ma blessure ne peut pas cicatriser
Mon cœur n’est plus rouge
A présent il est devenu noir
Tu m’as amené à cet endroit qui s’appelle solitude
Où il n’a y pas de soleil
Pas d’étoiles
Où il n’y a pas de ciel
A présent tout est devenu vide
Devant moi je ne vois que le néant
Pourquoi me quittes-tu en cet hiver glacial ?

 
Benoit, Alexandre F., Alexandre T., Sandra
 
 
 
Lettre N°9
 Je t’écris car je voudrais que tu ressentes ma douleur
Cette douleur qui me poignarde
Qui me perce
Qui me traverse
Qui me tue
Tout est devenu sombre pour moi
Maintenant tout est nuit
Je ne te retrouve plus à mes côtés
Près de moi
Où es tu ? Où es tu ? Où es tu ?
Loin des yeux encore plus près du cœur
La solitude devient ma seule compagne
Ma seule certitude
Tu m’as enfermée dans cet abandon
Et j’y meurs de savoir que je ne pourrai plus jamais t’atteindre
Un brouillard épais a recouvert le ciel de mon âme
 
Warda, Elif, Sara, Steven
 


Lettre N°10

 Tu es parti et il ne me reste que le désespoir
Tu es parti pour toujours
Ton départ a été un coup de hache pour moi
Et depuis ce jour je vis la fin d’un rêve
La fin d’un rêve et le début d’un cauchemar
Notre amour fut si court et cette solitude si longue
Pourrais-je t’oublier un jour ?
Tout est devenu noir pour moi
Je suis devenu aveugle de toi
Et je te cherche sans savoir où je suis
Perdue au milieu de nulle part
Rien n’a plus de sens pour moi
A quoi sert de vivre sans amour ?
Sans toi ?
Sans tes bras autour de moi ?

Sandra, Sarah, Samia, Roland

 


samedi 2 février 2013

SEANCE : LE HORS-CADRE


Nous continuons avec le Paysage, et cette fois-ci nous allons travailler sur le principe du Hors-Cadre dans des paysages photographiques… C’est quoi le hors-cadre ? C’est tout ce qui pourrait se trouver hors du champ, tout ce que le photographe ne nous montre pas…
 
La consigne d’écriture est la suivante : je leur montre des photos de paysages et eux,  ils devront décrire le hors-cadre de la photo, en imaginant tout ce que le photographe ne montre pas, tout ce qui est en dehors du cadre… C'est-à-dire : tout ce qu’on peut imaginer, tout ce qu’on peut inventer… Par ce biais, la fiction – tout ce qui est produit par notre imagination –, s’est invitée à notre atelier. 
 

Le terrain pourrait déjà avoir été vendu aux enchères… Peut-être qu’ils voudront y construire un supermarché ou un centre de loisirs avec piscine et plein de toboggans…
M Corre, 3°A, Collège Henri IV




Ils ont vécu toute leur vie dans cette maison. Ils ont vécu des moments heureux. Ici. Dans cette maison. Un jour le gouvernement a décidé de détruire cette maison pour en construire une autre pour d’autres personnes. Pour eux, c’était comme si on leur enlevait tous leurs souvenirs. Un matin ils ont décidé de mourir ensemble dans la maison. Le drapeau à l’envers montre leur haine de cette Amérique qui leur a tout pris…
Bernie, 3°1, Collège Pierre Brossolette
 
Cette maison a été isolée. Ses habitants sont partis pour toujours, il y a quatre ans. Il n’y a  plus personne dedans. Cela fait déjà quatre ans. Seule et abandonnée dans ce trou perdu, elle se décompose petit à petit. Elle se ternit doucement. Demain il n’y aura plus rien. Seule restera la silhouette d’un arbre sans feuille qui n’exprime rien. On entendra le vent…
Sirandou, 3°D, Collège Victor Hugo
 
Il n’y a plus personne nulle part… Peut-être un cheval, à gauche… Aucun bruit…
Adel, 3°A, Collège Henri IV
 
Encore des ruines derrière le photographe… Du vent et du silence…
Célia, 3°1, Collège Pierre Brossolette
 


J’imagine qu’à gauche il y a le vide… Le rien… Et au loin, on entend des moteurs et une musique très calme…
Adel, 3°A, Collège Henri IV
 
Il pourrait y avoir un train rempli de passagers, qui passe en faisant un bruit assourdissant. Les gens ne s’entendraient plus parler durant quelques secondes… Ils pourraient froncer les sourcils, tant le bruit est insupportable…. Ils ne se rappelleraient pas qu’on est dimanche et que c’est jour de chasse… Ils ne penseraient pas à la forêt, à gauche… Ils n’imagineraient pas qu’ils puissent être les prochaines victimes de ces coups de feu répétés…
Manon, 3°A, Collège Henri IV


Il pourrait y avoir des turbines sous l’eau et une chaudière sous le sable.
M Nowack, 3°A, Collège Henri IV

Peut-être des requins sous l’eau. Non. Un seul. Un requin qui apparait tout d’un coup et la joie se transforme en peur… Et la mer bleu devient rouge…
Zlatan, 3°A, Collège Henri IV

Derrière, dans le dos du photographe, il y a un panneau où il y marqué « Sortie »…
Hamza, 3°D, Collège Victor Hugo

Une heure avant, la piscine à vagues était encore vide… On n’entendait que le silence… Tout était calme avant l’ouverture…
Romanos, 3°A, Collège Henri IV

En fin d’après-midi, les personnes commenceront lentement à partir. Petit à petit, la plage reviendra d’abord calme, puis se videra… On n’entendra plus que le va-et-vient des vagues… Et peut-être aussi le silence d’une journée achevée…
Alicia, 3°1, Collège Pierre Brossolette

Dans un instant, un enfant qui ne sait pas nager va se jeter dans l’eau… Il va se débattre pour essayer de remonter à la surface… Il essayera, mais rien à faire : il se noiera… Les parents, inquiets, le chercheront partout…
Mathieu, 3°A, Collège Henri IV


Je pense qu’il y a eu un tremblement de terre… Ce jour où il faisait très beau… Les gens étaient dehors, heureux, et tout d’un coup, tout s’est effondré… Tout a été détruit…
Oumaima, 3°1, Collège Pierre Brossolette

Il y a eu un bombardement de l’armée… Ce n’était pas la guerre… Ils étaient en train de faire un test… Au loin, on voit les avions militaires qui s’éloignent… Tout autour les gens approchent…
Morad, 3°D, Collège Victor Hugo

Ça pourrait être le décor d’un film en train d’être tourné. Un moment avant le tournage. Tout autour, des producteurs, des acteurs, des techniciens… Un peu plus loin, le réalisateur qui s’impatiente et qui discute avec les acteurs… A gauche, un groupe de passants entourent une célèbre actrice en train de tweeter... Un autre acteur renverse son café… Caméras, lumières, éclairages, des décors et des déchets pour la scène de la catastrophe… La caméra est prête…
Océane, 3°A, Collège Henri IV


On pourrait être dans le parking d’un hôpital psychiatrique. Une jeune fille perdue entre en scène. Au milieu du silence on entend ses pleurs…
Selin, 3°D, Collège Victor Hugo

J’imagine qu’au fond, il y a les dealers en train de vendre leur marchandise…
Maghnia, 3°A, Collège Henri IV

Quelque chose d’horrible s’est passé dans ce parking… Là, à mes pieds, des taches de sang… En effet, je suis morte… Quelqu’un vient de me tuer…
Célia, 3°1, Collège Pierre Brossolette

Tout est fermé. Tout le monde est parti. Il ne reste que la lumière. Et cette flèche qui pointe vers nous et ne peut ni bouger ni changer de direction… A gauche – et un peu au loin – une personne a marché sur les morceaux de verres d’une bouteille brisée … Encore quelques heures pour que le lever du soleil redonne un peu de vie à ce parking.
Maryne, 3°A, Collège Henri IV

Nuit noire. Sans lune. Du sang quelque part. Silence pesant. Tout d’un coup, on entend les pas de quelqu’un. Bruits inquiétants. Cris. Sanglots. Après, le silence à nouveau. On n’entendra plus rien. Rien qu’une mouche, attirée par la lumière.
Niouma, 3°D, Collège Victor Hugo

D’un seul coup, le lampadaire s’éteindra. L’obscurité sera totale…
Fadi, 3°A, Collège Henri IV

A 8h30 du matin, le soleil va se lever et la première voiture arrivera… Ça sera un camion, transportant un manège qui sera installé sous le lampadaire…
Madina, 3°1, Collège Pierre Brossolette


C’est une expulsion de clandestins… Pourtant, ils travaillaient ici depuis 5 ans… Ils n’avaient pas de papiers… Ils étaient sans papiers… A présent, ils doivent rentrer chez eux… On entend le bruit de leurs valises qui roulent et leurs larmes qui coulent…
Anonyme, 3°D, Collège Victor Hugo




GAGEURE
 

Par David Corre
 
Dans la salle voisine, des élèves travaillent par groupe, certains sur les ordinateurs. Dans la cour, Jamel ramasse des feuilles. Le self est nettoyé, on éteint les lumières. Au-dessus, d’autres élèves travaillent, moins silencieusement, moins consciencieusement que nous. En salle des profs, deux collègues papotent peut-être, ou corrigent des copies. À l’administration, M. Schiano est au téléphone. Mounia classe des documents. Mais tout cela est loin de nous, loin de la classe. Nous n’y pensons pas : nous ne le voyons pas. Nous ne saurons rien non plus de cette petite vieille qui passe devant le collège avec son chien blanc ridicule dans son manteau écossais. Ni de ce couple de jeunes gens qui devrait être en classe mais qui a préféré rester dans les rues à se promener, main dans la main. Nous n’en saurons rien, et pour cause, puisque tout cela s’est peut-être passé, mais en dehors de la classe. Et pour le moment, pendant deux courtes heures, nous travaillons, concentrés…

Ma feuille sur ma table, et mon stylo qui court sur sa surface blanche. À côté, mon collègue d’E.P.S., qui écrit, lui aussi, sur sa feuille. Et devant moi, des rangées d’élèves, appliqués comme rarement, silencieux comme jamais, et qui noircissent du papier. Et Sergio, devant le tableau, ou entre les rangs, qui papillonne, qui volète d’un écrit à l’autre, fasciné, surpris, curieux – enchanté.

Nous sommes si concentrés que nous pensons à peine à ceux qui nous entourent. Et encore moins à tout ce qui se déroule, là-bas, dehors.
 
***

Pour cette séance, Sergio a choisi une dizaine de photographies de paysages, avec ou sans personnages, tous plus étranges ou intrigants les uns que les autres. Il nous invite alors à nous concentrer sur tout ce qui peut se trouver dans l’entourage immédiat des photos projetées, mais que l’on ne voit pas. C’est le hors-cadre (ou le hors-champ). C’est notre nouveau point de départ. Un point de départ imaginaire – j’allais écrire « inexistant » ! Sergio en fera un pont, de cette inexistence à laquelle nous allons donner forme, un pont qui enjambera tout l’espace entre les paysages montrés, photographiés, et l’univers contenu dans notre imagination.

Car c’est bien d’imagination qu’il s’agit. Ces quelques photos choisies par Sergio sont comme des pontons, comme des tarmacs pour laisser s’envoler nos récits. Sergio nous fait, sans y prendre garde, créer une situation, des personnages et lâcher l’écrivain en nous.

 ***
 
Quelle surprise pour moi ! J’ai contemplé, effaré, ma vingtaine d’élèves ne plus dire un mot, pendant quarante minutes, et écrire, ou parfois lever le nez en mâchouillant son stylo, inspirés, exigeants.

Sergio a transformé mes élèves en conteurs ! Comme par magie. Et au moment de la lecture aux autres, mon impression se confirme : c’est bien en conteurs, qu’ils ont écrit – loin, très loin de leurs habituelles rédactions scolaires. Ils ont cherché une histoire qui tient, un récit qui accroche le lecteur, qui le mette en haleine. J’ai été surpris, souvent, par leurs idées, captivé, convaincu. J’ai même été jaloux, parfois, devant l’incroyable imagination dont ils ont fait preuve. Certains ont eu un talent fou, se rapprochant d’auteurs qu’ils n’ont jamais lus, retrouvant les sentiers tracés par d’illustres auteurs qu’ils ignorent, tout candidement.

Une nouvelle fois, Sergio nous a piégés. Car sa tâche consiste à nous surprendre, à se faire aussi discret que possible. Comme un chasseur à l’affût, il avance à petits pas pour ne pas effrayer ses proies, pour ne pas les effaroucher, mais les mener où il le souhaite – dans un « hors-cadre scolaire ».